Retour sur "Qu'est devenue la perversion aujourd'hui? Séminaire d'hiver de l'ALI

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           Où est passée la perversion ? [1]

 JP Lebrun



 

Je commencerai par cette petite anecdote qui en dit long sur « l’immonde sans limite » auquel nous avons affaire aujourd’hui : un chauffeur de taxi, outré par les abus et corruptions de toutes sortes en vigueur dans notre monde, me dit son embarras : j’ai trois filles, et je ne sais plus à quoi je dois les éduquer : au vice ou à la vertu !

 

 

Il ne faut pas unifier la perversion. Il existe « des » perversions et elles ne sont pas toutes à mettre sur le même plan.

Ainsi si, bien sûr, la structure perverse est l’une des trois structures à laquelle se réfère sans cesse la psychopathologie, il n’en reste pas moins que la perversion entendue comme l’organisation psychique qui défie la Loi, enfreint celle-ci tout en sachant ce qu’elle est, souvent d’ailleurs celle du père, se débarrasse de toute altérité, se supportant de l’idéal d’un objet inanimé et donc instrumente l’autre, et ne vise que la jouissance, cela sans culpabilité n’est pas la seule perversion que nous rencontrons.

Il y a d’abord aussi évidemment ce que Freud nous a appris très tôt dans son œuvre, à savoir l’existence de la perversion polymorphe de l’enfant.

J’ai ajouté dans « La perversion ordinaire » qu’aujourd’hui, nous voyons la maintenance de cette perversion polymorphe au-delà de la période de l’enfance ; celle-ci continue à exister chez l’adulte, à organiser son existence et c’est ce que j’ai appelé précisément « perversion ordinaire » qui n’est pas sans donner des tableaux cliniques « d’allure perverse » mais sans pour autant que nous n’ayons à faire à des sujets véritablement pervers.

Je me demanderai avec vous aujourd’hui s’il ne conviendrait pas d’identifier qu’une autre manière de perversion, pourrait voir le jour :  perversion sans la norme et non plus perversion contre la norme

 

La perversion éclaire la vie sexuelle.

 

Mais je reviens d’abord à Freud qui parle de perversion polymorphe de l’enfant précisément parce qu’y sont déjà à l’œuvre les composantes de ce qui pourra chez l’adulte se retrouver dans les comportements qualifiés de perversions : la jouissance de se remplir oralement chez le boulimique, le plaisir de voir dans le voyeurisme, celui de se montrer dans l’exhibitionnisme, la jouissance de maîtriser ses sphincters dans l’emprise et le sadisme...

Dans la vingtième de ses conférences rassemblées sous le titre d’Introduction à la psychanalyse, qu’il avait prononcées entre 1915 et 1917, donc pendant la première guerre mondiale, Freud fait le point sur la vie sexuelle humaine et avance que les pratiques que l’on interprétait comme des pathologies de la sexualité et qu’on déclarait de ce fait perverses ne le sont que parce qu’elles se détournent de l’obligation de s’organiser en vue de la procréation ; autrement dit, qu’elles sont bel et bien de même nature que la sexualité dite normale mais qu’elles se pervertissent du fait de se détourner de ce qu’elles devraient viser.


 

Remarquons qu’il n’y avait là, de sa part, aucun jugement moral et il ajoutait même : si nous ne comprenons pas ces configurations pathologiques de la sexualité et si nous ne pouvons pas les concilier avec la vie sexuelle normale, alors c’est la sexualité normale que nous ne comprenons pas non plus[2].

 

Le ton est donc là bien donné : la sexualité que l’on qualifie de perverse, loin de constituer l’anormalité, dit plutôt la vérité de la sexualité.

 

Voilà pourquoi Freud s’est autorisé à avancer que l’enfant est un pervers polymorphe ! Non seulement il démontrait ainsi que la sexualité était déjà présente chez l’enfant, mais surtout qu’elle constituait la nature même de la sexualité ; celle-ci n’était alors qualifiée de perverse seulement dans la mesure où elle s’était détournée de la subordination à la procréation, alors qu’en soi, elle était parfaitement semblable à la sexualité adulte.

 

La perversion se transforme avec le développement de la science.

 

On peut dès lors comprendre le bouleversement radical que la déconnexion de la sexualité d’avec la reproduction que nous connaissons maintenant depuis un demi-siècle a infligé à cette conception. 

 

Nous devons ici prendre acte de la profonde transformation qu’a permise l’une des avancées scientifiques les plus inédites de l’histoire humaine. Aujourd’hui, la science et ses applications techniques permettent la procréation sans en passer par la sexalité au point même que, dans nos esprits, il est aujourd’hui devenu banal de considérer que la subordination à la procréation ne doit plus nécessairement venir organiser et soumettre les motions pulsionnelles qui sont entrées en jeu dès le premier âge de l’enfant.

 

Au contraire, il est devenu courant d’estimer que la jouissance sexuelle - chacun a le droit à sa sexualité, selon sa singularité - est un droit acquis qui n’a plus rien à devoir à la procréation qui par ailleurs, est laissée à l’initiative d’un chacun. Le résultat de cette évolution est logique : ladite perversion d’hier est devenue caduque, voire même disparaît du même coup, puisque ce qui la caractérisait, selon Freud, c’était précisément la subordination aux exigences de la procréation.

 

Voilà sans doute pourquoi, aujourd’hui, nous trouvons tout à fait normal que chacun se satisfasse sexuellement comme il le souhaite - pour autant simplement que le partenaire éventuel qu’il s’est choisi s’avère consentant. La perversion n’est donc plus de mise ; elle n’a plus de raison d’être identifiée comme telle, voire plus de raison d’être tout court. Et c’est d’ailleurs la position que prennent certains collègues en considérant que la perversion n’est plus de notre monde.

Or ce qui semble alors ne pas avoir été aperçu, c’est que l’exigence de procréation à laquelle se référait Freud pour désigner ce à quoi la perversion ne se soumettait pas, était sans doute, depuis des siècles, la réalité corporelle concrète qui venait donner consistance à l’exigence de mettre une limite à la satisfaction des motions pulsionnelles isolées de l’enfant. Autrement dit, l’exigence de de soumettre à la procréation était la manière de formuler une autre exigence, qui elle reste de mise, celle d’assurer la légitimité de faire prévaloir le collectif sur l’individu, simplement parce qu’il s’agit d’assurer la pérénnité du groupe.

 

Enfin « reste de mise » est peut-être devenu un vœu pieux car ce n’est pas dans ce sens que le social a évolué ; il a plutôt au contraire libéré l’individu pour lui donner la prévalence tout en rappelant à qui peut encore l’entendre qu’il s’agit de « vivre ensemble ». Comme l’avance joliment Olivier Rey dans un de ses derniers ouvrages, le « Je » était hier le singulier du « Nous », aujourd’hui, c’est le « Nous » qui est le pluriel du Je ! Il y a donc bien eu un renversement de la prévalence du collectif qui caractérise notre époque : là où le social était hier cause, il n’est plus aujourd’hui qu’effet !

 

Ce que Freud rappelait avec sa nécessité de se subordonner aux exigences de la procréation était la manière de l’époque de rappeler que c’était l’autoérotisme de l’enfant auquel il s’agissait de mettre fin pour qu’il puisse se mettre au service de la collectivité.

 

En invoquant la nécessité de se soumettre à ce qu’exige la procréation, ce qui était rappelé, c’était qu’il fallait que l’enfant renonce à la satisfaction autoérotique de ses motions pulsionnelles isolées et que pour ce faire, il devait en passer par une hiérarchisation – par une soumission à un ordre, à une loi - qui soumette ces dernières à la prévalence de ce qui est nécessaire à l’accomplissement de la génitalité.

 

Grandir nécessite un double renversement.

 

Dans « Les couleurs de l’inceste »[3], j’ai défini à ma manière les deux renversements qui devaient avoir lieu pour que l’enfant – le non parlant – intègre sa condition d’être de langage, (de parlêtre comme aimait à le dire Lacan)

 

Un premier renversement est celui qui installe la prévalence de l’absence alors que c’est la prévalence de la présence qui est première au début de l’existence ; ce premier renversement est la condition nécessaire pour que puisse se mettre à fonctionner la dialectique entre présence et absence en quoi réside précisément le langage.

 

Le second renversement nécessaire est précisément celui de la prévalence du singulier – l’enfant comme merveille du monde – qui doit céder au profit de la prévalence du collectif. L’enfant à sa naissance est évidemment considéré comme la merveille du monde par ses parents. Freud rappelait que l’amour des parents, si touchant et au fond, si enfantin, n’est rien d’autre que leur narcissisme qui vient de renaître et qui, malgré sa métamorphose en amour d’objet, manifeste à ne pas s’y tromper son ancienne nature.

 

Et c’est à cet endroit que doit s’opérer le second renversement : il faut qu’à ce narcissisme de l’enfant (qui est donc au départ celui de ses parents), vienne se substituer la prise en compte de ce qu’il n’est que “un” comme tout le monde. Autrement dit, il faut que la prévalence du collectif se substitue à celle du narcissisme singulier en vigueur au début de l’existence.

Pour le dire d’une autre façon, en nous référant à ce que le langage implique, il ne suffit pas pour pouvoir soutenir sa parole que l’enfant ait consenti à la prévalence de l’absence - tâche nécessaire mais pas suffisante -, il faut encore qu’il consente à ce que la langue qu’il va parler ne soit plus seulement la sienne propre – enfin celle de l’échange qu’il a avec la mère ou les premiers autres - mais plutôt celle que les autres parlent et ont parlé avant lui.

Il n’est pas difficile de penser que cette opération d’inversion des prévalences a été soutenue pendant des siècles par la place prépondérante qui était celle du père, par « la loi du père ».  Pour le dire autrement, c’est l’interdit oedipien qui, dans le monde patriarcal, contribuait à inscrire - tant que faire se peut - le double renversement des prévalences.

Il n’est pas difficile de percevoir que c’est effectivement le trajet que suit l’enfant lorsqu’il commence par parler le jargon infantile avec ses parents, voire avec “maman”, pour ensuite parler la langue qui est celle de l’entourage social. La langue doit en quelque sorte être progressivement épongée de sa jouissance partagée seulement avec la mère[4] pour aller rejoindre sa fonction de langue permettant l’échange au sein de la collectivité.

Faire prévaloir l’absence et le collectif sont donc les deux renversements qui restent nécessaires pour s’approprier la condition de parlêtre.                                 

Telle était bien la norme jusqu’il y a peu. Mais voilà, il nous faut aujourd’hui tenir compte de ce qu’énonce à sa manière, Marcel Gauchet :  

L’idée de « Loi du père » avec un L majuscule, telle que la psychanalyse l’avait élaborée et telle que Lacan, en particulier, l’avait portée à son expression la plus systématique, ne veutjà peu près plus rien dire. (…) l’erreur, on le discerne rétrospectivement, aura été d’hypostasier cette loi du père à la hauteur d’un invariant anthropologique, alors qu’elle ne relevait que d’un fait sociologique, certes historiquement enraciné, mais néanmoins révocable, et du reste, en pleine crise.

Cependant,  l’humanisation des nouveaux venus continue de s’accomplir tant bien que mal et leur « accès au symbolique » de s’opérer. (…) C’est cette nouveauté qu’il conviendrait d’explorer, plutôt que de camper sur le constat d’une carence qui n’explique plus rien.[5]

 

Donc il s’agit de prendre la mesure des forces qui interfèrent avec cette double substitution toujours nécessaire en lui faisant objection :

1.     L’agent de ce trajet, la loi du père, est devenu désuet et obsolète.

2.     La présence de l’objet de consommation et son inflation vient s’opposer à la prise en compte de la nécessité de l’absence.

3.     L’égalitarisme en vigueur implique le discrédit de toute légitimité à qui doit prêter sa chair à occuper la place d’exception et implique le rejet de toute instance tierce qui constitue le début du collectif.

Ces trois forces vont à donc l’encontre du travail de négativation qu’implique l’humanisation. Rappelons la formule de Lacan : Toute formation humaine a pour essence et non par accident de réfréner la jouissance

Ce frein à la jouissance ne relève pas du Père ; c’est le langage et la parole qui nous imposent le fonctionnement troué, cette absence au cœur de la présence. Ainsi que l’écrit le poète Valère Novarina : « La parole est le signe que nous sommes formés autour d’un vide, que nous sommes de la chair autour d’un trou, l’entourant, et que le trou n’est pas devant nous mais dans nous, mais dedans, et que nous sommes non pas ceux qui ont le néant pour avenir mais ceux qui portent le néant à l’intérieur. (…) De tous les animaux, nous sommes les seuls qui avons ce trou à porter.[6] » Autrement dit, nous sommes les seuls animaux à avoir un trou dedans 

C’est ce rapport au « trou dedans », hier bouché par le signifiant qu’on veut aujourd’hui supprimer et cette subversion entraîne dès lors une compétition des jouissances

 

Deux modalités de satisfaction chez l’humain

 

Charles Melman distingue à l’occasion d’un article deux modalités de satisfaction à partir de notre soumission au langage : « d’un côté, une satisfaction saturante, comme celle qui a été assurée immédiatement par la mère lorsque, de par sa seule présence et les soins qu’elle prodiguait à l’enfant, elle apaisait chez lui les tensions ; de l’autre, une satisfaction grâce à un objet toujours de substitution, donc une satisfaction fondamentalement insatisfaisante puisque du fait de participer au monde du langage, elle est d’emblée vouée à ne pouvoir qu’être re-présentée, qu’à passer par la médiation de la parole ». 

En ce sens, on peut alors saisir sans trop de difficulté en quoi mère et père ont depuis la nuit des temps polarisé la présence et l’absence : c’était plutôt la charge de la mère de soutenir la présence, et celle du père l’absence, puisque précisément, celui-ci n’existe que dans le langage. Père n’existe pas dans le règne animal même s’il y a du géniteur. Pour qu’il y ait du père, il faut les mots.

Mais il ne s’agit pas pour autant d’enfermer la mère dans le seul registre de la présence ni de confiner le père au seul pôle de l’absence car la mère elle-même en distinguant la bouche qui mange de la bouche qui parle, introduisait déjà de l’absence. Nous pouvons néanmoins saisir pourquoi et comment ces polarités maternelle et paternelle ont fonctionné pendant des siècles dans le discours sociétal comme repères culturels au service de l’humanisation. Elles ont constitué la manière dont s’appréhendait la dialectique de la présence et de l’absence. Mais il apparaît bien qu’aujourd’hui, vu l’évolution sociétale, cette donne ait été profondément subvertie.  

Ces deux modalités de jouissance vont donc désormais habiter les façons différentes dont nous cherchons la satisfaction. Le passage par la parole nous introduit à une satisfaction commune, banale, limitée, où le sujet s’est fait à ce que l’objet ne pourra pas le satisfaire entièrement. Alors qu’à l’inverse, c’est une satisfaction bien plus exigeante qui peut être recherchée ; celle-ci exigera la présence réelle de l’objet : il ne sera pas supportable que celui-ci puisse venir à manquer. C’est ce qui constituera, par exemple, le modèle de ce que nous appelons les addictions, que nous rencontrons dans la clinique de plus en plus fréquemment, quel que soit l’objet investi.

On peut donc bien percevoir que c’est en fonction de la manière dont s’est inscrite la perte de la jouissance commune entre la mère et l’enfant, que s’est organisée la modalité de satisfaction préférentielle du sujet. Et que dans les cas où cette perte ne s’est pas suffisamment inscrite, le sujet reste tributaire de l’exigence ravageuse de cette satisfaction à la prétention exorbitante

L’être parlant est ainsi toujours divisé entre ces deux jouissances : une supposée saturante qui est en dépendance à un objet réel et une jouissance limitée dépendant d’une instance symbolique et passant par la médiation du langage, seule compatible avec le désir.

 

Démocratisation – voire généralisation - de la perversion

 

 

Nous voyons alors bien ce que le discours sociétal – fin de « la loi du père », montée au zénith de l’objet, égalitarisme et donc relativisme - peut induire : il est possible que ce qu’il énonce, non seulement n’aide plus l’enfant à renoncer à cette jouissance saturante et immédiate, mais même à l’inverse, il peut favoriser la recherche de cette jouissance en la stimulant, en l’appelant de ses vœux… ainsi, dans un premier temps, il pousse la perversion polymorphe de l’enfant à échapper à devoir se transformer.

 

C’est alors que s’en suivra ce que j’ai appelé perversion ordinaire, simplement parce que la perversion polymorphe de l’enfant peut alors se poursuivre comme telle, ceci autorisant et même facilitant la jouissance saturante et immédiate, sans se soucier de l’altérité ni sans devoir intégrer ce renoncement que prescrit la condition d’être de langage. C’est en ce cas à une véritable « démocratisation de la perversion » que nous assistons : celle-ci n’est plus l’apanage de la structure perverse mais constitue une invitation bien plus partageable par tous.

 

Mais, dans un second temps, il n’est pas impossible que s’invente une nouvelle perversion – je l’ai appelée une mèreversion. Ce serait alors d’une généralisation de la perversion qu’il s’agirait.

 

Il ne s’agit pas alors d’une intériorisation de la structure perverse comme telle mais bien plutôt d’une subjectivité influencée par les facteurs sociétaux qui sont venus subvertir – même pervertir – les renoncements qui s’avèrent pourtant toujours nécessaires pour accéder au désir humain.



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Dimanche 14 Avril 2019