" Mais qu’est-ce que c’est donc un Noir ? " Jeanne Wiltord

Essai psychanalytique sur les conséquences de la colonisation des Antilles

Editions des Crépuscules, 2019


Note de lecture par Anne Malfait

Le titre de l’ouvrage reprend un extrait d’une pièce de théâtre de Jean Genet « Les Nègres », datée de 1958 : « Un soir, un comédien me demanda d’écrire une pièce qui serait jouée par des Noirs. Mais qu’est-ce que c’est donc un Noir ? Et d’abord, un Noir c’est de quelle couleur ? » Dérision, double jeu et provocation, on s’interroge sur le statut du Noir tout au long de la pièce.

 

L’auteur nomme Colonisation Esclavagiste Racialisée (CER) le mode de colonisation du 17e s aux Antilles, caractérisée par des nominations ségrégatives de couleur de peau, soit liées à des différences visibles sur le corps, pour désigner des êtres parlants.

La perversion ainsi instituée de la dimension symbolique du langage, selon l’hypothèse formulée dans l’ouvrage, n’offre plus les conditions suffisantes de perte de jouissance pour la division du sujet et l’accès au désir.

 

Le chapitre sur la honte, introduit par le néologisme ONTECER, est particulièrement illustratif des conséquences subjectives de cette perversion.

« Le sujet sera réduit non plus seulement à l’objet a de son fantasme, mais à l’objet a d’un discours, au sein d’un lien social ». D. Bernard. L’expérience de honte liée à la couleur de la peau noire entraîne une fragilité de la constitution de l’image du corps. Contrairement aux sociétés de l’Antiquité, le commerce triangulaire atlantique a entraîné une mutation dans le rapport à la jouissance : le mot noir désigne l’esclave réduit à l’état de marchandise. La couleur de peau blanche prend une valeur phallique imaginaire, la couleur noire est porteuse de malédiction, voire d’injure. Malgré le Code noir promulgué en 1685, les châtiments corporels et l’extrême cruauté expriment une jouissance pulsionnelle. Le corps de l’esclave est devenu « substance jouissante ».

« La honte de vivre gratinée » annoncée par Lacan est en lien avec l’atteinte grave portée aux conditions symboliques faites au langage. Les « cravates » désignent les esclaves en état d’extrême épuisement, ce qui rappelle les « musulmans » des camps nazis. Ceci qualifie la stupeur mélancolique liée à l’effroi et l’irreprésentable de la confrontation à un réel hors discursivité. L’affect de honte indique la menace de mort subjective imminente, tout en protégeant l’image de son effondrement. La honte convoque le regard, normalement refoulé; la virulence pulsionnelle et réelle du regard est liée à la colonisation esclavagiste qui a donné privilège au registre du visible au détriment du trait symbolique. Une dimension paranoïaque s’ensuit dans le social, avec son revers de mélancolisation. La prévalence de la honte est en lien avec une certaine sensitivité, conséquence de la précarité du champ symbolique, léguée par l’histoire coloniale.

 

La matrifocalité apparait comme la structure qui organise le fonctionnement subjectif. La matrifocalité consiste en un pôle maternel composé de plusieurs femmes.

La position d’autorité reste celle de la couleur de la peau qui sature le sens, ce qui altère la fonction symbolique du père. La virilité transmise par donation imaginaire d’une mère à un fils maintient la jouissance de la proximité des corps.

Le couple mère/fille constitue le dispositif familial matrifocal. Une fille pourra donner un enfant à sa mère, la confirmant dans une position maternelle hors sexualité, hors castration. Un enfant peut venir offrir son corps, « substance jouissante », aux coups donnés par la mère, maintenant sa violence et toute-puissance pulsionnelle.

 

La nomination et l’identification

Les noms des esclaves sont des noms-prénoms auxquels s’ajoutent des sobriquets et des numéros matricules. L’abolition de l’esclavage permet la transmission de noms de famille qui restent toujours objets de stratégies de manipulations diverses. Le nom propre parait trop léger, confrontant le sujet au réel ; la difficulté pour un père de transmettre son nom de famille semble liée au défaut d’identification symbolique portant sur le nom propre. L’identification imaginaire soude le nom de famille à un « nous » lié à la couleur de la peau.

La colonisation pourrait être un moment de l’histoire où la « dégénérescence catastrophique du Nom-du-Père » a entrainé la nomination imaginaire du « nommé à ». Un homme se trouve « nommé à » ‘être père’ par sa mère.

 

La langue créole dit une souffrance du corps ; la mise à mal du registre du langage entraîne un rapport problématique à la parole : dépréciation du créole, inhibition de la pensée, toile de fond de défiance, ruse et allusions ; il y a du savoir insu dans l’embarras à parler créole, derrière l’injonction du « bien parler français ». En réalité, il y a discontinuité radicale entre le Français, langue-base sur le plan lexical, et le créole, issu de la rencontre entre des restes des langues que parlaient dans les sociétés africaines les femmes et les hommes réduits en esclavage et les parlers des maîtres venus pour la plupart de l’Ouest de la France , sur le plan notamment de la prosodie et de la syntaxe qui peuvent se faire entendre dans la langue française articulée.  La langue créole est une réponse des esclaves pour affronter le réel traumatique innommable ; elle est restée proche  des effets de jouissance du corps, sous l’effet d’une dimension symbolique dégradée. Le Discours du Maître ne parait pas pertinent pour écrire le lien social dans ce contexte de violence dénudant le réel. Cette perversion, de faire prévaloir le regard et la couleur de la peau, a entravé la perte de jouissance dans le champ de la parole et du langage.

La lalangue met l’accent sur la jouissance du corps dans la langue, jouissance silencieuse qui n’est pas dans les mots, mais qui charrie un réel peu refoulé. Deux logiques coexistent : l’une dominée par la jouissance pulsionnelle peu refoulée, l’autre clivée mais soumise aux retours du réel, interrompant la discursivité.

 

Jeanne W conclut le livre sur une remarque de Lacan ouvrant à la question de la ségrégation, conséquence de l’évaporation du père. « Les spectres qui hantent l’Europe », selon les mots de Didi Huberman, reprenant Kant, pourraient être esclaves, noirs, juifs ou encore migrants, produits par le capitalisme mondialisé des puissances européennes, dont la « plantation » en a été le paradigme, pour des structures et des processus contemporains qu’il révèle.

 

 

Nous savoir …
dans la pluie dans les cendres dans le gué dans la crue
nous savoir qui rêvâmes sans chiffres ni rune
rué par monts et vaux
nous savoir ce cœur lourd
grand rocher éboulé infléchi du dedans

par l'indicible musique retenue prisonnière
d'une mélodie quand même à sauver du

Désastre

 

Aimé Césaire


 

Dimanche 05 Janvier 2020