les cinémas de l'AfB

« Girl »                                             de Lukas Dhont,

       Caméra d’Or au Festival de Cannes 2018

 

 

Victor veut devenir Lara, danseuse étoile, mais le corps résiste…

Echanges & Débat – Vendredi 20 septembre 2019


Discutant : Jean-Pierre Lebrun

Invité : François Coppens, philosophe

 

 

Le film « Girl » du jeune réalisateur flamand Lukas Dhont, âgé de 26 ans à la sortie de son film, n’est pas sans nous poser de multiples questions cliniques, qui ont été débattues à l’AfB ; l’activité a rencontré une large participation intéressée et ouverte sur l’extérieur de notre Association, autour de questions contemporaines soulevées par le film.

 

Jean-Pierre Lebrun propose de lancer le débat sur 4 questions :

 

-Comment entendre le trajet de cet adolescent ? S’agit-il d’un désir qu’on considérera comme le désir légitime d’un sujet (Victor/Lara), ou d’un délire soumis à une jouissance qui exige satisfaction, par un « nouveau normal » ?

 

-Y a-t-il du père ? Qui est ce père, si père et mère ce n’est pas la même chose ? Une mère sans conditions, un père sous conditions : quelle est la place de l’amour ? Où sont les contraintes, les limites, les interdits ?

 

-Qu’est ce qui est psychothérapeutique ? Est-ce « accompagner » seulement ? Quelle est la place du psy dans le film ?

 

-Ce film ne pose pas la question de la légitimité d’une chose acquise. Jusqu’où pouvons-nous tout ratifier ? L’aliénation sociale nous empêcherait-elle de nous interroger, de repérer une idéologie à l’œuvre : un escamotage de l’impossible, du réel, qui se concrétise ? L’histoire contemporaine nous contraint à ce que ce soit possible, à une nécessaire acceptation sans plus avoir à se poser la question.

Les mots ne désignent plus le réel s’ils sont : « Lara née garçon » et non « Victor veut devenir Lara ».

 

 

 

Notre invité, Philosophe de l’Education, François Coppens, propose une contribution aux échanges à partir de 3 questions relevant de son champ :

-Qu’est-ce que l’humain fait du Soi ?

-Qu’est-ce que l’humain fait du monde commun ? De ce qui est partagé.

-Qu’est-ce que l’humain fait de ce qui n’est pas présent ? Le temps, le divin, l’autre.

La représentation dans la modernité actuelle pose l’individu en l’identifiant et en le réduisant à son projet, et non à sa souffrance, ni à son désir.

Le monde extérieur, les autres tendent à se rallier à celui-ci : la société est représentée comme étant au service de ce projet de l’individu, complice et bienveillante ; or il n’y a pas d’harmonie idéale entre l’individu et le monde, cela n’existe pas ; la société peut être dure, vindicative.

On assiste à une oblitération du registre de ce qui est absent ; il y a une immédiateté du rapport à l’humain sans relation à ce qui n’est pas présent, comme dans un présent qui n’a pas de passé.

 

Le débat tentera de mettre au travail ces différentes questions.

Ainsi le délire collectif  -chaque époque a ses délires-, est ici scellé dans l’injonction de dire « Lara née dans un corps de garçon ». Dans l’interview de l’auteur du film par Laure Adler, Journaliste à France Inter : « Lara est née fille, mais est assignée à un sexe de garçon ».

On relève le signifiant totalisant « Girl » ou « Fille » qui vient réduire la division subjective adolescente et la question du sexuel, au seul changement d’identité choisie par Victor. La tragédie subjective de la sexuation, la grande question de ce qui nous fait homme ou femme, « se faire représenter par un signifiant pour un autre signifiant », au-delà de l’apparence du corps, la question de Victor n’a pas lieu d’être, ni de place ; pourtant le corps résiste et souffre, les pieds saignent, la tension monte ; on note qu’il y a de l’indécidable dans le film qui se maintient jusqu’au bout, non sans angoisse.

 

La difficile question de la division subjective à l’adolescence se trouve déniée, au profit de ce qu’il y a de plus immédiat ; l’interrogation adolescente dans le miroir focalise sur «l’être fille » ; Victor est dans la hâte, d’avoir choisi son identité sexuelle, réduite au genre. La danse accentue, accélère le mouvement de résolution rapide et tendue de la question. On assiste à la prévalence du registre de l’acte sur celui de la parole : ce qui interroge plus largement le rapport de la subjectivité contemporaine à la parole.

Le psy dans le film est du côté d’un accompagnement injonctif, sans recul quant à la conviction transgenre validée par le sociétal.

 

Un certain escamotage dans le film porte encore sur la question du désir de Victor ; comment pourrait-il se dire ? Quelle interrogation subjective porterait sur la jouissance féminine ? Comment son désir s’est-il noué dans son histoire avec père et mère ?

On note l’absence de la mère de Victor dans le scénario, pas de mère pour lui, pas de femme du père, absente aussi de tout questionnement à son sujet, au profit du droit impérieux d’un individu jeune et libre de se déterminer.

 

Comment peut encore passer aujourd’hui la nécessaire soustraction de jouissance pour l’humanisation du sujet, si elle ne peut plus passer actuellement par la figure traditionnelle du père du patriarcat ?

On évoque un ordre symbolique actuellement considéré comme tellement décevant, que la société tend à le renverser : « le réel a pris le mors aux dents » ; la science rend possible aujourd’hui l’impossible d’hier, et le droit l’authentifie. La question porte dès lors sur le point de butée qui fait toujours autorité de la structure parlante, ainsi que sur la possibilité de vivre et de désirer aujourd’hui, en supportant l’impossible.

 

Anne Malfait

16/10/2019


Mercredi 16 Octobre 2019