Hommages à Charles MELMAN

Jeudi 27 Octobre 2022

Hommage à Charles Melman

Ne pas céder sur son désir

 

Comme pour beaucoup d'entre nous, le deuil se fait sentir, et le travail sera long de tenter de prendre la mesure de cet immense héritage qu’il nous a laissé.

Je n'étais pas une analysante de Charles Melman.

Je n'ai pas fréquenté son cabinet ni sa salle d'attente très souvent.

Néanmoins, quelques rencontres avec le fondateur de l’ALI ont été pour moi déterminantes.

 

Sur le plan du travail de l’Association, il se questionnait profondément à propos de 'la question belge', quant à la farouche indépendance de ces valeureux gaulois, rétifs à l'harmonisation (de cotisations par exemple) ou à une trop forte uniformisation ou verticalisation de processus institutionnels. Charles Melman reprenait, pour la présidente belge en fonction que j'aurai été en ce temps particulier de transmission, l'éclairage qui lui était familier, concernant la ‘frontière’ comme fait de discours, précisant que ce n'est pas anodin qu'un sujet se fasse représenter par un signifiant S1 d'un côté (‘français’), ou par un signifiant S2 de l’autre (‘belge’), ...pour un autre signifiant.

Le 'pas-tout' de l'AfB quant à la métropole française.

Il fut, je le crois, affecté lors des moments de 'crise belge' sur cette question, cherchant alors qui, en Irlande, en Allemagne, en Espagne ou ailleurs, témoignera autrement encore, de ce réel du transfert pris dans sa dimension hétérogène.

 

Cette approche singulière de l'altérité était celle qu'il offrait encore à mes 'questions africaines'. Il fit grand accueil au projet des rencontres de Cotonou, initié par mon amitié de jeunesse avec la famille de Solange Faladé, décédée en 2004 et enterrée dans le cimetière de Porto Novo au Bénin. Elle était petite-fille du dernier roi Gbéhanzin du Dahomey ancien, royaume déchu par l'entreprise coloniale française. Charles Melman rappelait la place durant près de 30 ans, qu’eût cette princesse d'Afrique aux côtés de Lacan, évoquant aussi les dissensions qui s'en sont suivies entre les plus proches élèves de ce dernier, dont il était, ainsi que Solange. Il en parlait avec affection.

M'invitant à aborder les grandes difficultés du lien social dans la Région des Grands Lacs, il m'encouragea à toujours poursuivre ce travail, à l'appui notamment de l'apport des Discours, quant aux questions propres au colonialisme, aux conséquences du génocide, aux mutations contemporaines africaines, à partir de la clinique.

Ne pas céder là-dessus. 

 

Anne Malfait

 





Charles Melman : une parole vivante

 

C’est au travers de sa parole que nous l’avons d’abord rencontré.

Une parole extrêmement vivante et vivifiante.

Quand il parlait, c’était toujours éveillant. En cela, il se distinguait de maints autres psychanalystes dont la parole était orthodoxée par une écriture préalable. Avec raison, il évitait la pente mortifiante de l’écrit.

Comme Lacan, il a privilégié la parole à l’écrit.

 

Il était l’autorité indiscutable de l’Association Lacanienne Internationale.

Cette place d’exception, il l’a assumée pleinement à sa façon et a pu dire qu’il ne pouvait l’assumer autrement. Il nous faudra trouver pour que l’ALI reste vivante, une autre forme d’autorité.

 

Sa curiosité était insatiable. C’était d’abord un clinicien. Pas seulement pour les  personnes qui s’adressaient à lui, mais clinicien de tout phénomène auquel il pouvait être confronté.

Pas de théorie pour la théorie avec lui, mais une interrogation inlassable du malaise.

Un désir extrêmement fort et une grande intelligence qui ont porté l’ALI pendant quarante ans.

 

Ce qu’il craignait le plus, c’était de s’assoupir.

Il ne se laissait pas endormir par le principe de plaisir. Toute situation de trop grande stabilité, de répétition du même, d’habitude, de quiétude, d’harmonie, de conformisme, devait être bousculée. Cela l’amenait parfois à laisser tomber une revue ou une institution lorsqu’il pensait , à tort ou à raison, qu’elle était en train de s’enliser.

 

Il aimait les femmes et savait, bien que mâle indomptable, s’incliner devant leur altérité.

 

Nul n’oubliera ses sourires qui étaient le plus souvent bienveillants, mais parfois aussi très malicieux. C’est ce qui m’avait amené, durant mon analyse avec lui,  à le surnommer dans mes rêves « Raminagrobis », le héros de la fable « Le chat, la belette et le petit lapin » de Jean de Lafontaine.

 

Son humour faisait son humanité.

Mais il lui arrivait aussi de carburer à l’inimitié, voire à la haine. Et à mon avis, cela pouvait l’amener à des outrances  grinçantes et inutiles.

 

Il était profondément indocile.

Très tôt dans son existence, il s’est révélé « meneur d’hommes », comme me l’avait dit notre regretté René Dupuis qui l’avait connu dès avant l’âge adulte.

Le seul maître qu’il a accepté, ce fut sans doute Lacan.

Et il a essayé , mais peut-être en vain, de nous transmettre cette indocilité indispensable dans notre travail. Pas facile de se débrouiller du transfert. Comment arriver à se passer du père, tout en s’en servant, comme l’avançait Lacan.

 

J’ai eu des désaccords avec lui sur certains points, institutionnels surtout. J’ai pu les lui dire. Il a pu les entendre et il a veillé à maintenir le dialogue, fut-ce sur un mode discret.

 

Notre dette à son égard est grande. Osons inventer à sa suite. Osons le traduire et inéluctablement le trahir pour lui rester fidèle autrement.

 

 

                                                                                               Etienne Oldenhove




Hommage à Charles Melman.

 

J’ai été très aimablement invité à rédiger quelque chose qui serait un hommage à Charles Melman. J’ai déjà eu l’occasion, dans un passé proche, de dire que ce mot « hommage » me faisait problème. Je vais donc tenter donc ici de m’en expliquer, mais de dire aussi, par la même occasion, toute la dette qui est mienne à l’égard de Charles Melman.

Le terme « hommage » trouve son étymologie dans le signifiant « Homme ». Toutefois, à partir du XVIème, l’hommage s’entend comme un témoignage de respect, de reconnaissance. D’où - et cela n’aurait certainement pas déplu à Charles Melman – on utilise ce mot dans le sens dérivé de rendre hommage à la beauté d’une femme : « mes hommages, Madame ! ». Dans le Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey note que le mot, utilisé au pluriel, s’emploie au sens « d’actes, paroles par lesquelles un homme donne à une femme un témoignage d’appréciation (notamment galante (1670) et désigne spécialement (au XVIIe s.) le fait d’avoir des rapports sexuels. » !

Ce rappel de l’histoire de la langue pourrait sembler anecdotique. Pourtant il tombe à pic : sa référence première à « l’homme » et sa tendance, historiquement attestée, de se référer à une femme. Bref, pas d’homme sans femme ! Ce qui nous renvoie à une des questions centrales de la psychanalyse, dans sa reprise lacanienne : celle de la jouissance et le fait que cette jouissance se heurte au mur du jeu de la différence sexuelle, écrite Fonction Phi. Ce que Charles Melman n’a cessé de souligner dans tout son enseignement.

Par ailleurs, il me semble que l’essentiel de l’hommage que nous puissions rendre à Charles Melman, c’est de « pour-suivre » le travail qu’il a poursuivi lui-même jusqu’au bout et dont nous avons le témoignage dans la retranscription de ses séminaires et conférences. Sans relâche, il nous rappelait que la clinique était une de ses préoccupations premières, voire la seule qui importait pour lui. Il nous a ouvert là un chemin que nous aurons à « pour-suivre ». C’est là que vient prendre corps notre « hommage ».

 

Quant à ce qui est de mon rapport personnel à lui, ce que je puis dire c’est que je suis en deuil. En deuil de cet homme qui a été là depuis de très nombreuses années, peut-être de trop nombreuses années, pour me dire des choses que j’ai entendues, mais trop souvent aussitôt recouvertes d’un je n’en veux rien savoir. Jusqu’au jour où je lui ai dit que ça ne pouvait plus continuer comme cela. C’est alors qu’il a saisi cette occasion, pour me dire ma responsabilité dans la mise en place de mon symptôme. C’est en tout ainsi que je l’ai entendu. Et je ne sais pas pourquoi, j’ai pu l’entendre ce jour-là. Sans lui opposer une quelconque dénégation. Charles Melman m’a laissé avec cette question : cette jouissance que vous avez mise en place pour échapper à la perte irréductible que suppose la castration, allez-vous la maintenir ou y renoncer ? Ici aussi, il me faudra « pour-suivre » !

De cela, je lui serai toujours reconnaissant et toujours en dette. Une dette symbolique dont on sait que nous ne pouvons pas nous en acquitter. Et pourtant, c’est elle, cette dette, qui nous constitue en tant que sujet désirant.

 

Pierre Marchal



Hommage à Charles Melman


Charles Melman n’est plus. Avec lui disparait celui dont on peut dire qu’il a transmis à toute une génération, l’oeuvre de Lacan. Après avoir été responsable de l’enseignement à l’Ecole Freudienne de Paris, il a fondé avec quelques autres en 1982 l’Association Freudienne devenue plus tard Association Lacanienne Internationale (ALI) ; il nous a ainsi permis de pouvoir nous référer à cet enseignement d’une richesse conceptuelle inouie.

Ce qui caractérisait Charles Melman, c’était d’abord et surtout son sens clinique. A aucun moment, on ne le percevait se détourner de ce que la clinique au jour le jour pouvait lui apprendre. Il restait ainsi fidèle sans doute au psychiatre qu’il avait été et était toujours, même si tout cela s’était profondément transformé au contact de la psychanalyse freudienne d’abord, lacanienne ensuite.

Mon premier contact avec lui a été sa présentation, à ce qui était à l’époque l’Ecole Belge de Psychanalyse, du devenu célèbre “schéma de la sexuation” élaboré dans le séminaire “Encore”. J’avais été ébloui par la profondeur et l’intelligence de ce que sa fréquentation du travail de Lacan lui permettait de nous restituer.

Et surtout comment au travers de concepts reconnus comme difficiles, il parvenait à donner de ces derniers une lecture claire et accessible au béotien en la matière que j’étais à l’époque.

Les dés étaient jetés : Melman me permettait à moi et à de nombreux autres d’avoir accès à l’enseignement de Lacan et ce dernier pouvait nous donner des outils pour rendre compte, tant que faire se pouvait, de la clinique rencontrée au jour le jour.

Manière de faire entendre que ce que Melman se chargeait à l’époque de transmettre est ce qui manque cruellement aujourd’hui à la psychiatrie. Cette dernière, pour des raisons qu’il ne s’agit pas ici de développer davantage s’est détournée de trouver dans la psychanalyse freudienne mais aussi lacanienne de quoi orienter sa pratique quotidienne et laisse de ce fait beaucoup de jeunes et moins jeunes collègues dans un désarroi qui ne pourra que grandir. C’est toute la référence à la psychodynamique qui risque de s’en retrouver comme devenue étrangère à la psychiatrie.

La détermination de Charles Melman pour transmettre l’enseignement de Lacan a été sans faille tout au long des quarante années d’existence de l’association qu’il a fondé avec quelques autres dont Jean Bergès, Claude Dorgeuille, Marcel Czermak … au point même qu’il s’est chargé de veiller à la publication de l’ensemble des séminaires de Lacan dans une version qui s’en tient rigoureusement aux paroles énoncées.

Mais le travail de Melman ne reculait pas devant la mutation sociétale qui était en train de nous atteindre, celle-ci n’étant pas sans avoir des conséquences éminemment cliniques.

J’ai eu la chance de rencontrer son élaboration de ce qu’il a appelé la “nouvelle économie psychique” moi-même étant particulièrement sensible à cette problématique. C’est ainsi qu’il a accepté avec une très grande simplicité de répondre à mes questions dans ce qui est devenu “L’homme sans gravité”. Rappelons à cette occasion que Melman avait l’art des formules qui cernaient en quelques mots tout un cheminement de pensée : dire le moins possible pour dire le mieux possible et laisser ainsi son interlocuteur décider de ce dont il voulait bien s’approprier.

Ce fut une grand chance pour moi de pouvoir le fréquenter de près pendant la rédaction de cet ouvrage et c’en fut une seconde lorsqu’il accepta, vingt ans plus tard, de prolonger l’échange autour de la dysphorie de genre.

Certes Melman n’était pas sans traits de caractère qui lui valurent des défections, des combats, voire même des oppositions féroces mais même si ceux-ci sont loin de s’être éteints, ils ne viendront pas à bout de la trace qu’il a laissée dans le coeur de ceux qui l’ont fréquenté.

Il ne reste aux membres de l’Association Lacanienne Internationale (ALI) qu’à tenter de poursuivre la tâche qu’il s’est lui-même donnée sans compter, celle de transmettre l’enseignement de Lacan en essayant encore et toujours de faire passer ce qui en a constitué la trame cent fois remise sur le métier.

Pour finir, un regret malheureusement bien dans l’air de notre temps : très peu d’évocation de sa disparition dans la presse des quotidiens et des hebdomadaires. Mais il est vrai qu’il faut aujourd’hui un sacré courage – voire un courage “sacré” - pour reconnaître la place que Charles Melman a tenue et occupée et ne pas se laisser aller à la lâcheté sociale ambiante. Mais à quoi bon aujourd’hui encore rappeler que certains ont existé avant nous et même qu’ils continuent de nous inspirer.  


Jean-Pierre Lebrun  18 11 2022