Le second âge de l’individu de MARK HUNYADI

 

 

L’ouvrage du philosophe MarK Hunyadi, Le second âge de l‘individu, qui vient de paraître mérite toute notre attention. C’est, nous dit d’emblée l’auteur, qu’il nous faut changer d’air : sortir de l’éthique des droits qui enferme chaque membre de la société dans son kit juridique de droits et libertés individuels pour donner à l’individu un nouveau souffle, et un autre critère d’émancipation. D’où le sous-titre de son livre : Pour une nouvelle émancipation.

 

L’auteur commence par nous rappeler qu’il faut remonter au XIVème siècle pour trouver la clef de ce qui nous arrive : c’est le moment de la révolution nominaliste – déclenchée par le moine franciscain Duns Scot - dont le trait capital est constitué par l’émergence de la notion d’un individu doté d’une volonté souveraine. Véritable big bang civilisationnel par rapport à la morale sans liberté, dominée jusque là par la pensée d’Aristote : le monde humain a basculé de l’image d’un cosmos harmonieux où les finalités, obéissant à une raison supérieure, s’engrènent naturellement à celle d’un monde où chacun peut faire valoir sa libre volonté, à l’image de Dieu qui l’a créé dans un acte arbitraire et souverain.

 

Cette possibilité désormais accessible à chacun va entrainer la question de savoir ce qui fait alors encore société. La réponse a mis un certain temps à émerger mais elle a eu une force proprement révolutionnaire, nous dira Mark Hunyadi : le contrat social. Référence faite ici à Rousseau dont le défi était : surmonter, tout en les préservant, les prémisses individualistes qui rendent d’abord un ordre social impossible, afin de rendre durable et légitime la vie de chacun en société. Et l’auteur d’ajouter que pour accomplir ce coup de force théorique, Jean-Jacques Rousseau comptait sur une faculté supplémentaire, spécialement dédiée à cette manoeuvre permettant de passer de l’isolationisme individualiste propre à l’état de nature au règne de la loi commune librement consentie : la volonté générale. Celle-ci n’étant ni la voix de la majorité, ni la somme des volontés individuelles, mais “dans chaque individu un acte pur de l’entendement qui raisonne dans le silence des passions sur ce que l’homme peut exiger de son semblable, et sur ce que son semblable est en droit d’exiger de lui”.

 

Pourtant, cette figure hautement démocratique, poursuit encore l’auteur, porte en elle-même son propre venin, car l’idée qui gouverne ce nominalisme au quotidien, c’est que les individus s’en sortent toujours mieux en s’arrangeant entre eux qu’en se soumettant à une règle générale valant pour tous.

 

Autrement dit, ce sur quoi Rousseau comptait, à savoir ce moment de transcendance que supposait le passage par la volonté générale pour établir une règle commune, se trouve évincé au profit des seules exigences d’un chacun, la prise en compte de toutes ces individualités devant suffire à faire commun. Telle est la logique des droits dits subjectifs, caractéristiques du droit moderne – tels que droit à la santé, au travail, à la culture, à respirer un air non pollué.. Les droits subjectifs constituent des prérogatives dont l’individu peut juridiquement se prévaloir, et qui sont consignés dans le droit objectif, c’est à dire dans les législations telles qu’elles existent.

 

C’est ce que Mark Hunyadi appellera “l’effet réversif de l’éthique des droits” entrainant que le contrat préconisé entre individus devient alors paradoxalement un outil anti-social, la victoire de l’individu signant en réalité la victoire du système.

 

Car, à force de ne plus se préoccuper de la prévalence du commun, si ce n’est par le biais de la seule volonté individuelle d’obtenir satisfaction à ses prétentions, plus rien ne peut encore y faire contrepoids et en ce cas, c’est l’hyperthélie qui advient ; celle-ci décrit un phénomène d’emballement de la croissance d’un organe lorsqu’elle n’est pas contenue par une adversité qui en limite l’expansion.

 

L’auteur résume alors sa perception : l’éthique des droits s’est avérée une arme qui fut efficace lorsqu’il s’agissait de protéger les individus contre des pouvoirs arbitraires, mais qui nous désarme désormais face à la domination de l’individualisme lui-même. Du seul fait que cette éthique des droits individuels ne se préoccupe plus de la transcendance sur laquelle comptait Rousseau avec sa volonté générale pour assurer le dépassement de chacun vers un intérêt supérieur. Au lieu de cela, c’est la technique qui permet de rester confortablement installé dans cette prévalence de l’individu et de poursuivre inlassablement les revendications de chacun. C’est autour ce ce renversement que Hunyadi articule l’impact du numérique : ce dernier, en ne fonctionnant qu’avec l’exigence d’immédiateté, opère en effet un glissement du nominalisme de la volonté vers ce qu’il appelle un nominalisme libidinal.

 

Ce dernier rend insensible à la nécessaire intelligence des limites et intolérant à l’inévitable frustration alors que la raison nominaliste est toujours dérivée par rapport à plus englobant qu’elle. Bref, on peut avancer clairement à la lueur de ces développements que le nominalisme est une idéologie et qu’il s’agira toujours de ne pas lui laisser prendre la prévalence absolue simplement parce qu’elle méconnaît que ce qui fonde une relation ne se limite jamais au seul quantitatif.

 

Pour le dire simplement, ce que Mark Hunyadi met bien en évidence, c’est qu’à se laisser  céder à cette volonté nominaliste, ce qui est évincé, c’est la limite implicite qu’elle ne peut que véhiculer avec elle. Moyennant quoi, plus aucune transcendance n’aura de légitimité pour rappeler ladite limite. S’ensuit que la volonté nominaliste se retrouve de facto illimitée et détruit alors implicitement l’émancipation qu’elle avait rendu possible.

 

Dans le même mouvement l’auteur en vient à dénoncer le commun qui n’est que la sommation d’unités isolées comme un commun de carnaval. Il faut, ajoute-t-il, que l’individu libidinal soit porté par un but plus élevé que lui, il faut qu’il perce par le haut son cockpit nominaliste, (…) l’enjeu étant de dépasser l’éthique de l’individu  dans laquelle - au cours de son premier âge , nominaliste – il s’est laissé enfermer par une éthique de l’esprit qui l’ouvre à un deuxième, capable de renouveler son rapport à soi, aux autres et au monde.

 

Il nous faut pour ce faire, ne pas nous fier à l’éthique des droits car, tant que celle-ci reste l’étage le plus élevé de notre architecture normative, il sera structurellement impossible d’orienter l’agir en fonction d’un commun de conviction. (…) Non seulement l’éthique des droits ne le permet pas, mais elle l’interdit. Or c’est pourtant cette nouvelle intelligence qui caractérise le deuxième âge de l’individu : par opposition à son âge nominaliste, l’auteur l’appelle cet âge réaliste, celui qui cultive un savoir des limites.

 

Mark Hunyadi prend alors exemple sur l’Autorité internationale des fonds marins, créée en 1994, qui appelle désomais Zone les fonds marins sous mille mètres de profondeur, donc situés au-delà des limites des juridictions internationales, au nom de ce qu’il s’agit avec la Zone et ses ressources, du patrimoine commun de l’humanité. Comme le dit alors l’auteur,  pour la Zone, les juristes ont changé de lunettes : dans ces régions où n’existe plus le droit légitimement reconnu d’imposer sa volonté exclusive, la régulation peut alors se faire en fonction de la nature de la chose elle-même.

 

Aucun droit légitime ne s’en retrouve lésé ; simplement, en étant déclaré patrimoine de l’humanité - comme il faudrait le faire de l’esprit humain -, établir la Zone permet d’échapper à l’impasse de l’éthique des droits en considèrant la chose elle-même, dans ce qu’elle recquiert.

 

Le pari sur l’esprit, c’est l’idée d’un individualisme non individualiste (…) Le second âge de l’individu est un pari sur l’esprit : le pari qu’une éducation au sens du soin pour le milieu dans lequel il baigne et dont il se nourrit, transforme pacifiquement l’esprit au point de rendre

naturelle l’émergence d’un commun de conviction où chacun se ferait l’agent des intérêts de l’humanité et du monde.

 

Conclure ainsi nous donne des outils précieux pour pouvoir prendre distance d’avec l’idéologie ambiante qui, sous toutes ses formes d’aujourd’hui, veut faire du monde tel qu’elle le conçoit la vérité dernière – au détriment de la chose elle-même, en l’occurence du monde lui-même - pour aboutir à des fins qu’elle croit justes jusqu’à intimider tous ceux qui se permettraient simplement de résister à sa mise en demeure, voire même d’y objecter. A lire d’urgence !

 

 

 

                                                                                                                      Jean-Pierre Lebrun

 

 

 

 

 


Mercredi 24 Mai 2023