Questions à Pierre Beckouche
En guise d’invitation à la lecture de ce livre : les 7 questions de jean- Pierre Lebrun (version imprimable)
Jean-Pierre Lebrun : Cher Pierre Beckouche, tu viens de sortir un livre important et conséquent concernant le numérique . Pourrais-tu dire en quelques mots ce qui t’a fait aborder cette question ?
Il y a une quinzaine d’années, j’ai pris conscience que ceux qui disaient que la digitalisation n’était pas simplement un progrès technique mais un tournant d’ampleur, avaient raison. Durant ces années, les débats ont été dominés par le bilan entre ses avantages et ses risques. Il m’a fallu d’abord comprendre cette digitalisation, c’est-à-dire, à la fois, la numérisation (le codage uniforme de toutes choses), l’accès aux données (la connectivité universelle), et la gestion numérique des affaires humaines (des outils standardisés qui façonnent nos décisions). Puis il fallait, en effet, en comprendre les avantages : ses apports à la recherche, à la santé, à l’industrie, au développement du Sud, à la sécurité. Et les risques : le vol de nos données personnelles ; le panoptisme puisqu’on peut tout connaître de moi et suivre le moindre de mes mouvements ; le remplacement par l’intelligence artificielle de tâches de plus en plus intellectuelles : traduction, administration, pédagogie, diagnostic médical… Ma question allait pourtant au-delà : un tournant, d’accord, mais de quelle nature ?
Je ne suis pas le seul à donner cette réponse : un tournant anthropologique. Cela dit, d’une part la formule reste assez générale, d’autre part le nombre d’auteurs qui vont jusque-là n’est pas si grand . Il faut dire que prendre la mesure de ce tournant est difficile car la digitalisation concerne la totalité des activités humaines. Par ailleurs, la transformation se fait à une vitesse que les précédents tournants de cet acabit, la sédentarisation, l’apparition de l’écriture et de l’Etat, la révolution industrielle, n’avaient pas connue ; nous manquons de recul pour comprendre la profondeur de ce qui se passe. Enfin, une complication – et un intérêt – de plus viennent de ce que la digitalisation contribue à la fois à l’unité et à la fragmentation sociales. Marcel Gauchet avait expliqué le déploiement historique de notre « société des individus » qui se traduit par une fragmentation inédite , et voilà que le digital, mystérieux mais omniprésent, universalisant, offrant vie et espoir, unifie tout et tous telle une nouvelle divinité, qui nous fait en outre le plaisir de n’imposer aucun dogme ni transcendance. En réalité, l’ordre numérique est moins Unificateur que pluri-individuel, par conséquent il contribue à la fragmentation sociale. Tout cela valait bien un livre !
JPL : Tu ne ménages pas, avec ta lecture, le bouleversement que ce langage numérique va installer dans nos fonctionnements psychiques. Peux-tu en dire quelques mots ?
Pour comprendre l’interaction entre le sujet et le social, je mobilise la notion de structure psycho-sociale, les mots ayant toujours servi de matériau commun au psychisme et à la société. Or depuis le début du 21ème siècle, le psycho-social fait face au désarrimage entre les mots, qui structurent toujours la psyché, et les nombres, qui structurent de plus en plus la société. La numérisation construit un nouvel ordre social fondé sur le même codage de tout. C’est à la fois une infrastructure (les câbles, les protocoles, les centres de données, internet) et une superstructure où le web est le réseau des réseaux, où les plateformes et le cloud permettent des traitements exhaustifs. Les Big Tech (Baidu, Xiaomi, Amazon, Meta – le bien nommé, ou Alphabet – le mal nommé) ne sont pas des sous-traitants mais des sur-traitants, qui donnent au numérique un rôle méta. Il est donc plus adéquat de parler de métastructure, opérant à travers un nouveau métalangage : le numérique.
L’étonnant est la sous-évaluation de cette nouvelle métastructure sociale, parce que nous pensons que nous continuons à mener nos affaires avec notre langage habituel ; or dès le bout de notre clavier, nos échanges passent par un univers entièrement réécrit, celui des nombres. Il y a un aspect quantitatif que nous avons du mal à percevoir. A la fin des années 2020, des dizaines de zettaoctets de données seront générées chaque année sur internet. Un zettaoctet, c’est un million de fois plus que tous les mots prononcés par les humains depuis l’aube des temps ; les mots que nous prononçons sont des microbes dans l’océan des données numériques. Et surtout un aspect qualitatif. Ce n’est pas que nous aurions changé de langue, comme nous étions passés du gaulois au latin : le langage numérique n’a rien à voir avec celui des mots. La confusion est entretenue par la façon même dont nous décrivons ce nouveau langage. Le web dit « sémantique » n’a, en fait, rien à voir avec ce qui s’est fait de Platon à Saussure. Comme on sait, la linguistique est l’interaction entre la sémantique (la signification), la syntaxe (les mots, leur graphie, leur grammaire), et l’énonciation (l’acte individuel, dans des circonstances sociales particulières, d’un énoncé en direction d’un destinataire). L’informatique, elle, ne connait pas d’énonciation ; elle est une immense structuration syntaxique qui n’a rien à faire de la signification qu’elle génère pour les hommes ni de l’effet qu’elle produit. Aux machines la structuration, aux hommes la croyance hors d’âge dans les significations et dans le dialogue. De même, le terme d’« ontologie informatique » n’a rien à voir avec l’ontologie philosophique, science de l’être par laquelle, depuis l’antiquité, nous tentions d’approcher l’essence première de dieu et de la nature. Les ontologies informatiques sont en réalité des super-thésaurus qui indexent toutes les productions documentaires sur le web, et les structurent lors d’une requête. Cette mise en contexte informatique est une sorte de moyennisation qui dit, sur des millions d’apparitions dans les bases de données, à quoi se rattache un texte. Or l’expression langagière d’un sujet n’a toujours qu’un et un seul contexte.
On comprend mieux la transformation de la structure psycho-sociale, cette organisation historique de l’être-ensemble qui donne pour chaque sujet un cadre symbolique commun par lequel il peut s’exprimer de manière particulière. L’invention de l’écriture, puis l’invention de l’Etat ou du dieu principiel, à présent la digitalisation, parlent au sujet parce qu’il y retrouve quelque chose de sa structuration intérieure dans une grammaire commune à lui et au social. Ce qui est délicat, c’est que la digitalisation fournit bien plus qu’une grammaire de base : tout est réécrit en digital, sans que je sache parler digital. Davantage encore que les précédentes, cette externalisation sociale du cadre symbolique est à la fois une symbolisation et une désymbolisation ; elle peut faire perdre en efficacité symbolique ce que nous gagnons en efficacité technique. L’individu gagne alors deux fois : il accède à des ressources efficientes, et il en profite pour repousser son insupportable obligation symbolique, qui l’inscrit dans une lignée mais en lui interdisant l’accès aux fondements de son discours. Bien sûr, églises, écoles et tribunaux rappellent la nécessité de la loi symbolique ; mais ils sont aujourd’hui gagnés par la récusation qu’ils seraient d’un ordre supérieur. La désymbolisation ambiante nous prive du surplomb qui nous faisait frères en dépossession. Le livre explique comment la digitalisation du social renforce cette désymbolisation et fragilise la structure psycho-sociale.
Je ne crois pas que les psychanalystes qui travaillent là-dessus soient nombreux . Du fait de leur méconnaissance croissante de la psychanalyse, les philosophes et les sciences sociales contribuent aussi peu à comprendre cette transformation de la structure psycho-sociale.
JPL : Tu dis que le numérique produit un nouveau régime de vérité puisque la vérité vient désormais du nombre. Arithmos plutôt que mythos et logos ? C’est-à-dire ?
Pas vraiment « la vérité », tu es bien un Sapiens à l’ancienne, Jean-Pierre Lebrun ! La vérité est un emblème du logos, cette métaculture qui domine depuis trois mille ans : des lignes claires pour séparer le vrai du faux, le bien du mal, le public du privé, l’accessible de l’inaccessible, la nature de la culture, le gouvernant du gouverné, et Dieu de l’homme. En revanche la connaissance d’aujourd’hui devient un marché de cinquante nuances de choses vraies, fausses, inventées, fabriquées (deepfake), plausibles et vraisemblables. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Le mythos était l’affirmation de l’Un, mystérieux et inaccessible. L’homme faisait partie de l’univers, il était une infime expression de l’unité de la nature et de la surnature. Le monde d’alors précédait et englobait infiniment l’existence de chacun.
Le logos se différencie du mythos de trois manières. La première est leur dynamique : le mythe donne une explication globale du monde, sa vocation est d’éteindre le questionnement ; le logos décompose le réel pour espérer en approcher la structure intime, selon un questionnement sans fin. La deuxième différence est leur topique : le mythos inclut Sapiens, la nature et la surnature, tandis que le logos installe une extériorisation puisqu’il s’agit pour Sapiens d’avoir accès à l’Etre, divin ou rationnel ; le logos, c’est l’objectivation. La troisième différence est leur média : le mythos n’existe qu’entre la bouche de l’un et l’oreille de l’autre, le logos est l’Esprit en lui-même, le texte écrit est la langue comme objet extérieur à l’homme. Evidemment, Sapiens a tôt recherché une vérité objective au-delà des mythes ; durant des millénaires le mythos et le logos ont coexisté. Mais l’invention de l’écriture accélérera radicalement cette recherche. C’est ce qu’explique Jean-Pierre Vernant : « Dans et par la littérature écrite s’instaure ce type de discours où le logos a pris valeur de rationalité démonstrative et s’oppose sur ce plan à la parole du muthos, (…) le logos se propose d’établir le vrai ». Puis, aux VIe-Ve siècles avant JC, le logos relègue ce que les Grecs appellent désormais « mythos » au rang d’une parole trompeuse.
Quant à l’arithmos, c’est le nom que je propose pour désigner la métaculture créée par la digitalisation. C’est une métaculture de rupture parce qu’elle repose sur un nouveau langage : non plus le verbe parlé (mythos) ou écrit (logos) mais le nombre. Et parce qu’elle ne suppose plus d’essence aux choses, étant a-sémantique donc ne visant aucun contenu. Cela nous fait passer de la différenciation, qui était le propre du logos, à la dé-différenciation, tout devenant combinable avec tout. Cette métaculture met en scène une sorte de divinité, comme je disais, mais surprenante : elle n’est plus idéelle, précédente et impérissable ; elle est logicielle, contingente et adaptable. Elle n’est pas unitaire mais modulaire. Le temps n’est plus à l’épuisante recherche de l’être (logos), car l’être devient accessible : nous pouvons le coder, le répliquer, le transformer, comme l’a montré la mise au point bio-informatique quasi immédiate de l’anti-Covid. Installé sur des données dont le nombre est astronomique et la transversalité infinie, l’arithmos automatise les procédures, procède par corrélations plutôt que selon les causalités (logos). Le sujet avait l’habitude de se confronter à la délicate distinction et articulation des phases de la socialisation humaine : réflexion, décision, puis action. Eh bien l’arithmos fusionne tout ça, dans un instantané qui nous échappe.
La juriste Antoinette Rouvroy décrit de manière lumineuse comment ce qu’elle appelle la « gouvernementalité algorithmique » abandonne le logos. D’abord, elle s’adresse aux individus par voie d’alertes provoquant des réflexes plutôt que la réflexion. Ensuite, l’analyse dite prédictive est le contraire d’une décision car elle se contente de prolonger ce qui est ; le futur de l’internaute est prédit par le passé de ses pratiques. Enfin, ce conformisme est aussi social puisque cela nous éloigne des bifurcations que nos délibérations permettaient.
JPL : Tu compares l’émergence de l’alphabet grec il y a trois mille ans et celle de l’écriture numérique. Peux-tu rappeler ce qui t’importe dans cette distinction ?
Les historiens et le philosophe Karl Jaspers accordent une grande importance au milieu du premier millénaire avant JC, « période axiale de l’humanité ». C’est le moment où, de l’Egypte au Proche-Orient et jusqu’en Perse les sociétés formalisent le Symbolique. Elles ne l’appellent évidemment pas comme ça, mais la formalisation de la science, de la philosophie, et du dieu unique – ou plutôt du Dieu Vrai – sont dans… l’aire. C’est le temps de l’autonomisation de l’homme, sous condition d’avoir accepté le principe d’un principe supérieur, indicible (pour Dieu on se limitera à écrire YHWH), un absolu inatteignable qui, à la fois, inscrit l’homme par cette délimitation et le libère dans sa sphère. La transcendance, situant désormais l’Etre au-delà du monde des hommes, leur ouvre un gigantesque espace de conquête. C’est la victoire du logos, à la fois scientifique (« ce qui reste identique à soi-même en tant qu’idée, qui ne naît ni ne meurt, qui n’est accessible ni à la vue ni à un autre sens et que donc l’intellection a pour rôle d’examiner » dit Platon au IVe siècle avant JC) et religieux, même si je risque de faire grincer quelques dents laïques en rappelant que le discours rationnel et le monothéisme procèdent de la même métaculture.
Le souci c’est que, le symbolique transcendant s’éloignant du réel et de l’imaginaire humain, il devient impératif d’en rappeler toujours à la responsabilité de chacun d’entre nous pour assurer leur connexion. Comme disait Hannah Arendt, la polis ce n’est pas Athènes mais les Athéniens. Car une fois la distance à l’Etre radicalisée, la tentation d’oubli du symbolique accompagne volontiers la conquête de la terre. Dans l’Occident méditerranéen d’alors, cette conquête va se faire à travers ce que mon livre appelle la déconstruction analytique de l’Un, c’est-à-dire, certes, un immense respect pour l’Un, mais un intérêt encore plus grand pour l’étude de ses composantes. L’invention de la démocratie des hommes grecs aux dépens de la monarchie sacrée, la préférence de l’Europe des Grecs jusqu’à celle de la modernité scientifique pour la technè (les sciences, le comment réussir une action) sur l’épistémè (connaissance au sens englobant de la science), doit beaucoup à l’alphabet grec, qui donnera en gros naissance ou influencera profondément presque tous les alphabets de la région. Pourquoi ? Au cours des deuxième et premier millénaires avant JC, les écritures de la région s’étaient alphabétisées, et vouaient de moins en moins chaque mot à son sens mystérieux. Venu de Phénicie (le Liban actuel), l’alphabet grec reste d’origine sémitique, mais il est utilisé pour une langue qui n’est pas sémitique et qui, grande nouveauté, ne peut pas se passer des voyelles ; le grec a, par exemple, besoin de l’alpha privatif car il fait passer un mot du positif au négatif (nomos : la loi, anomos : l’illégal). En outre, chaque lettre est débarrassée de son lien immémorial avec un sens initial, comme l’aleph phénicien renvoyait au taureau (sa tête et ses cornes , que l’alpha grec couche de 90 degrés), ou le bet à la maison. En passant à l’alphabet grec, la lettre est désormais désencastrée de tout sens ; elle se réduit à un signe qui se contente de représenter un son. Les Grecs ont décomposé les mots en lettres, et ces lettres ne valent que par ce que leur combinaison humaine produit. Cet alphabet « décompose jusqu’à l’atome les unités du discours », il est « décontextualisé par son indifférence à l’unité sémantique du mot (…) Les Grecs ont mis en œuvre la désunion des choses du monde et des choses du langage ». Il sera le catalyseur de la civilisation analytique occidentale.
Le numérique descend de l’alphabet grec, puisqu’il est aussi a-sémantique et voué aux combinatoires. Mais c’est l’enfant de la rupture puisqu’il repose sur des nombres et non plus sur des lettres. Avec lui, la civilisation analytique semble définitivement avoir perdu son Origine et ne plus rien attendre de l’Un. Le bon vieux combat contre le symbolique laisse place à l’avènement de la désymbolisation.
JPL : Tu utilises des expressions qui ne nous sont pas d’emblée familières telles que le Hierarchicus, l’enfant d’Aequalis, homo Externatus, peux-tu en préciser le sens et pourquoi tu fais appel à ces qualificatifs ?
Pour convaincre de l’importance du tournant actuel, il faut prendre du recul historique – même si je ne suis ni historien ni anthropologue. Je propose de résumer cette nouveauté anthropologique à travers un profil évidemment simpliste mais qui a l’intérêt d’insister sur la rupture : j’appelle « Externatus » le Sapiens de l’arithmos. En latin, externatus désigne celui qui est déraciné de lui-même. L’enjeu est de montrer qu’il est à la fois une rupture et un prolongement, puisque j’y vois l’enfant d’Aequalis.
Petit rappel de l’apport de l’anthropologue Louis Dumont . Son Homo Hierarchicus était l’homme de l’écriture (quatrième millénaire avant JC), de l’apparition du logos autrement dit du discours structuré. C’était le Sapiens d’un monde agricole, où la richesse, liée à la terre, était monopolisée par un petit groupe de seigneurs qui maintenaient une société hiérarchique au nom de Dieu.
Homo Aequalis est le Sapiens de la modernité, défini par une richesse mobile et par l’échange, dans une société où la valeur se crée dans une compétition ouverte. Hiérarchicus voyait le monde comme une émanation de la Loi (tout ce qui est interdit est impossible), Aequalis le voit comme une opportunité de l’action (tout ce qui n’est pas interdit est possible et, au XXe siècle, tout ce qui est possible devient un droit). Inutile de présenter en détail ce Sapiens de la société non plus « holiste » mais « individualiste », qui assure le triomphe du logos sur le mythos : nous le connaissons bien puisque c’est nous, toi Jean-Pierre, mon lecteur s’il a plus de trente ans.
Externatus est l’héritier d’Aequalis, car la révolution numérique cristallise cinq transformations de longue durée au sein de la modernité occidentale. La première est le développement de vastes ressources extérieures à l’individu. La deuxième est la mathématisation du monde. La troisième est la procéduralisation, en particulier juridique ; les normes remplacent dieu, permettent de gérer l’usage des ressources extérieures et formeront la base de notre algorithmisation. La quatrième est l’individualisation, exigence centrale d’Aequalis. La cinquième est la désinstitutionnalisation, c’est-à-dire l’extension radicale de l’individualisation visant à supprimer les obstacles à un accès direct aux ressources. Mais il y a un clivage entre Aequalis et Externatus : le passage du logos à l’arithmos.
JPL : Tu fais référence au concept que j’ai introduit en son temps de “mèreversion” Peux-tu dire ce qui t’y attache particulièrement ?
Je fais d’abord référence aux « trois A » par lesquels tu décris la dérive du sujet d’aujourd’hui . Externatus rejette l’impossible, son métalangage est totalisant. Cette absence de limites soulève la question du symbolique : si rien ne manque, pourquoi y aurait-il besoin de le représenter ? Dans la société des individus que le tournant digital semble rendre irrémédiable, chacun pense devenir une entité autonome, n’étant plus dépendant d’autrui (fin de l’altérité), plus soumis à une supériorité inatteignable (fin de l’autorité), ni inscrit dans une lignée (fin de l’antécédence).
Le sujet peine à se nourrir psychiquement d’un sursocial numérisé difficile à intérioriser. Ce n’est pas la première fois, bien sûr, que des transformations sociales modifient l’économie psychique. J’ai le souvenir qu’un psychanalyste, je ne sais plus lequel, faisait l’hypothèse que la névrose obsessionnelle daterait de l’apparition du dieu unique. Je me demande si le fait nouveau ce n’est pas tant l’apparition d’une nouvelle économie psychique (au-delà des classiques névrose, psychose et perversion), que la multiplication de leurs types.
Charles Melman estimait que l’archétype de nos économies psychiques pourrait relever davantage d’une structure perverse que névrotique . Avec la mèreversion, tu pointes vers un archétype préœdipien, qui maintient ouvertes toutes les potentialités de développement sans les inscrire dans un vecteur de vie défini ; l’individuation avortée laisserait le sujet suspendu dans l’indétermination. J’y lis l’effet de la dé-différenciation, ici des fonctions maternelle et paternelle. Tes collègues les plus inquiets évoquent des personnalités limites, l’absence de repères, le désir affaibli, le faux self, des identités fragmentées. Si la loi symbolique se dégrade à ce point, ne sommes-nous pas en train de multiplier les structures proches de la psychose ? Ce que j’y vois, c’est, dans ce domaine comme dans les autres, le passage à des combinaisons les plus diverses, au point qu’on peut se demander si nous ne vivrions pas la fin du temps où un type d’économie psychique dominait.
JPL : Tu dis que l’univers numérique déréalise. Qu’est-ce à dire ?
On en connait des exemples concrets : enfants se perdant dans les jeux vidéo, étudiants faisant faire leur travail par ChatGPT, usage intensif des réseaux sociaux au lieu des relations interpersonnelles, saturation d’informations digitales empêchant une compréhension du réel, prolifération de contenus manipulés ou faux, algorithmes personnalisés montrant aux utilisateurs des contenus qui confirment leurs croyances (ce qu’on appelle filter bubbles), etc. Mais on peut aller plus loin en évoquant un risque d’abdication de la responsabilité personnelle au profit du sursocial.
Ce n’est pas l’avis d’un psychanalyste, Serge Tisseron, pour qui la relation virtuelle enrichit le rapport aux autres car elle serait un entre-deux entre réel et imaginaire. La rêverie assistée par ordinateur permet à certains adolescents, explique-t-il, de dépasser des difficultés réelles. La culture des écrans « favorise la pensée en réseau ou circulaire » ; circulaire et en réseau je veux bien, mais « la pensée » je suis moins convaincu. Le psychanalyste va jusqu’à dire que cette culture des écrans se rapprocherait de la culture orale, qui était faite elle aussi de récits circulaires. Pas d’accord : il s’agissait de grands récits structurants pour le groupe, alors que les récits des écrans sont aussi divers qu’il y a d’internautes. Comme le dit à juste titre Elsa Godart, le selfie, l’hyper-connexion, les avatars construisent un moi idéalisé, mis en scène, souvent au détriment d’un moi en relation réelle .
Tisseron parle même d’une « IA symbolique » qui « repose sur des règles explicites définies a priori par les humains qui l’ont conçue » et « fonctionne comme un Surmoi algorithmique » . Visiblement, il n’a pas compris le machine learning, cœur de l’intelligence artificielle d’aujourd’hui qui conduit à l’algorithmisation automatisée du traitement des données, et dont la procédure échappe même à l’informaticien qui l’avait initiée.
Comme on voit, il reste beaucoup à faire dans le débat, entre informaticiens, sciences sociales, philosophes, psychanalystes – et entre psychanalystes.
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1 Beckouche, Pierre, Homo Externatus, l’homme procédural. La victoire de l’arithmos sur le logos, Classiques Garnier, 2025.
2 Pour en rester aux Français : Babinet, Gilles, L’Ère Numérique, un nouvel âge de l’humanité, Le Passeur, 2014. Giorgini, Pierre (dir.), La transition fulgurante. Vers un bouleversement systémique du monde, Bayard, 2014. Sadin, Éric, La vie spectrale, penser l’ère du métavers et des IA génératives, Grasset, 2023. Stiegler, Bernard, Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou, Les liens qui libèrent, 2016. Supiot, Alain, La gouvernance par les nombres, Fayard, 2015.
3 Gauchet, Marcel, L’avènement de la démocratie IV – Le nouveau monde, Gallimard, 2017.
4 Le numéro 97 de Connexions (Erès, 2012), dirigé par Emmanuel Diet et Claude apia, abordait l’impact psychique et social des nouvelles technologies informatiques et médiatiques, Jacques Arènes a participé à la trilogie éditoriale dirigée par Giorgini, Michaël Stora et Elsa Godart travaillent sur le digital en croisant sciences humaines et psychanalyse, Yann Diener sur la transformation informatique du langage courant. L’EPhEP vient de consacrer deux journées à « L’ordre numérique, enjeux subjectifs et collectifs ».
5 Vernant, Jean-Pierre, Mythe et société en Grèce ancienne, Paris, Maspéro, 1974, p.204-205.
6 Rouvroy, Antoinette et Stiegler, Bernard, « Le régime de vérité numérique : de la gouvernementalité algorithmique à un nouvel État de droit », Socio 4/2015.
7 Assmann, Jan, Le prix du monothéisme, Paris, Aubier, 2007. De même, « peuple élu » n’est pas la meilleure traduction de l’hébreu ; la plus fidèle est plutôt peuple « capable d’opérer des distinctions », Horvilleur, Delphine, Réflexions sur la question antisémite, Paris, Grasset, 2019.
8 Zali, Anne et Berthier, Annie, L’aventure des écritures, Bibliothèque Nationale de France, 1997.
9 Herrenschmidt, Clarisse, Les trois écritures : langue, nombre, code, Gallimard, Folio, 2017.
10 Dumont, Louis, Homo hierarchicus. Le système des castes et ses implications, Gallimard, 1967 ; Homo aequalis. Genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Gallimard, 1977.
11 Lebrun, Jean-Pierre, Un immonde sans limite, Toulouse, Erès, 2020.
12 Melman, Charles, La nouvelle économie psychique. La façon de penser et de jouir aujourd’hui, Toulouse, Erès, 2009.
13 Tisseron, Serge, Du livre et des écrans. Plaidoyer pour une indispensable complémentarité, Manucius, 2013.
14 Godart, Elsa, Le sujet du virtuel. Métamorphose des subjectivités, vol.3, Hermann, 2020.
15 « Freud dans la machine : l’IA décryptée par la psychanalyse », Blog Intelligence Artificielle, Psychanalyse, Technologies, 9 juin 2025, https://sergetisseron.com/blog/freud-dans-la-machine-lia-decryptee-par-la-psychanalyse/
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